
L’inclusion est aujourd’hui largement mise en avant lorsqu’il est question de handicap. Elle vise à permettre aux personnes en situation de handicap de participer davantage à la vie sociale, éducative ou professionnelle. Mais l’émancipation va plus loin. Elle ne consiste pas seulement à être présent dans un espace, mais à pouvoir y agir, décider et faire des choix pour soi-même. Dans la réalité, cette capacité à décider reste encore parfois limitée par des cadres peu accessibles ou par des habitudes qui conduisent, souvent sans le vouloir, à décider à la place des personnes concernées. Derrière ces mécanismes se dessine ce que certains nomment le validisme, un système de normes qui valorise certaines capacités au détriment d’autres. L’émancipation ne se décrète donc pas : elle se construit.
Mais alors, qu’est-ce qui limite encore aujourd’hui le pouvoir d’agir des personnes en situation de handicap ?
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L’émancipation : une question de pouvoir d’agir
Pour la docteure en philosophie Charlotte Puiseux, elle-même concernée par le handicap, l’émancipation commence par une idée simple : pouvoir décider pour soi-même. C’est ce que l’on appelle l’autodétermination : la capacité à faire ses propres choix et à agir sur sa propre vie. Or, dans de nombreuses situations, les personnes en situation de handicap se voient encore trop souvent privées de ces choix élémentaires. « L’émancipation, c’est reprendre la main sur des décisions du quotidien : comment je m’habille, ce que je mange, qui je rencontre ou comment je dépense mon argent », explique-t-elle. Autant de décisions ordinaires qui peuvent pourtant être limitées lorsque d’autres choisissent à la place des personnes concernées.
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Ce phénomène s’inscrit dans un système plus large que Charlotte Puiseux nomme le validisme. Selon elle, il s’agit d’un système de domination fondé sur une hiérarchisation implicite entre personnes valides et personnes en situation de handicap. « On crée d’abord des catégories, puis on leur attribue une valeur différente », analyse-t-elle. Elle confie d’ailleurs que cette hiérarchisation est parfois si installée et insidieuse que les personnes en situation de handicap peuvent elles-mêmes finir par la reproduire.
Toujours selon C. Puiseux, l’un des mécanismes les plus fréquents de ce système est le paternalisme : la tendance à penser que les personnes valides savent mieux que les personnes concernées ce qui est bon pour elles. « Cela part souvent d’une bonne intention, car en voulant prendre soin, on finit parfois par décider à la place de l’autre. Un mécanisme que l’on retrouve également à l’égard d’autres publics vulnérabilisés, comme les enfants ou les personnes âgées », souligne la philosophe.
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Sur le terrain, ces représentations ont des effets très concrets. Lorsqu’on perçoit encore les personnes en situation de handicap avant tout comme des personnes à accompagner ou à protéger, il devient plus difficile de les imaginer dans des rôles d’engagement ou de responsabilité. Antoine Van-Tiel, responsable Vie associative et Engagements à l’UFCV en Hauts-de-France, observe ainsi que les jeunes en situation de handicap rencontrent encore des réticences lorsqu’ils souhaitent s’engager. « Les freins ne viennent pas forcément des jeunes eux-mêmes, mais souvent des structures qui ne connaissent pas le handicap et craignent de ne pas savoir comment accueillir », explique-t-il. Autrement dit, le principal obstacle n’est pas toujours le handicap lui-même, mais les cadres sociaux et les représentations qui continuent de limiter le pouvoir d’agir des personnes concernées. Reconnaître ces mécanismes ne suffit donc pas : encore faut-il transformer les cadres qui les entretiennent.
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Pour mieux comprendre l’ampleur du handicap en France, cet article de Petite Mu rassemble les principales données issues du rapport « Le handicap en chiffres » de la DREES et propose un panorama détaillé des réalités vécues par les personnes concernées.
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Transformer les environnements pour rendre le choix possible
Si les représentations sociales peuvent freiner l’émancipation, les conditions concrètes dans lesquelles les personnes évoluent jouent tout autant un rôle déterminant. L’émancipation ne dépend pas seulement de la volonté individuelle : elle suppose des environnements accessibles, des dispositifs adaptés et des accompagnements qui rendent réellement possible l’exercice du choix.
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Sur le terrain, les obstacles tiennent souvent moins aux situations individuelles qu’à la manière dont les dispositifs sont pensés. S’engager, identifier les bons interlocuteurs ou se projeter dans un parcours peut s’avérer complexe, tant pour les jeunes que pour les structures.
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Pour lever ces freins, l’UFCV a développé le dispositif Handiciviq, qui accompagne les jeunes à chaque étape de leur parcours d’engagement dans une mission de Service Civique. Le dispositif se déploie aujourd’hui dans cinq régions (Occitanie, Nouvelle-Aquitaine, Bretagne, Bourgogne-Franche-Comté et Hauts-de-France), contribuant à diffuser ces pratiques à plus large échelle. L’association joue ici un rôle de facilitateur et de médiateur, en faisant le lien entre les jeunes et les structures d’accueil. Antoine Van-Tiel observe ainsi que de nombreux jeunes souhaitent s’engager, mais ne savent pas toujours vers qui se tourner. Les structures peuvent elles aussi hésiter, par manque de connaissance ou par crainte de ne pas savoir accompagner correctement.
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L’objectif d’Handiciviq est donc de sécuriser l’expérience pour les volontaires comme pour les structures, en facilitant les adaptations nécessaires et en apportant un soutien aux équipes qui les accueillent. Cet accompagnement passe aussi par la formation des tuteurs afin de les aider à ajuster leurs pratiques. Ainsi, ce travail contribue aussi à faire évoluer le regard des équipes. Plus largement, cette démarche s’inscrit dans l’approche d’Education populaire de l’UFCV qui vise à associer directement les personnes concernées, en écho au principe « Rien sans nous » ; notamment à travers l’inclusion de personnes en situation de handicap dans nos instances de gouvernance afin qu’elles soient pleinement représentées et impliquées.
En savoir plus sur Handiciviq
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Cette logique ne concerne pas uniquement l’engagement des jeunes. Elle se joue aussi dans d’autres moments de la vie quotidienne, notamment dans l’accès aux activités éducatives et aux temps périscolaires et extrascolaires, de 0 à 18 ans. En Bourgogne-Franche-Comté, l’UFCV agit à travers le Pôle Ressources Handicap, qui accompagne les familles et les équipes éducatives pour faciliter l’accueil des enfants aux besoins particuliers.
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Pour Lison Piquet, en charge des dispositifs d’inclusion, l’enjeu est d’aider les professionnels à adapter leurs pratiques afin que chaque enfant puisse participer pleinement à la vie du groupe. « L’idée n’est pas de faire à la place des équipes, mais de les accompagner pour qu’elles puissent accueillir tous les enfants dans de bonnes conditions », explique-t-elle. Cet accompagnement repose notamment sur un travail avec les équipes et les familles pour construire un projet éducatif partagé, au plus près des besoins de l’enfant.
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Un autre enjeu est d’assurer la continuité entre les différents temps de la journée. Le passage de l’école aux temps périscolaires peut créer des ruptures que le Pôle Ressources Handicap cherche à éviter, afin de garantir un cadre cohérent et sécurisant. Les équipes, souvent en demande de repères, sont accompagnées pour adapter leurs pratiques et rendre l’accueil réellement possible. « Les professionnels ont envie d’accueillir tous les enfants, mais ils ne savent pas toujours comment s’y prendre », souligne Lison Piquet.
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Cette démarche s’inscrit pleinement dans l’ADN d’Education populaire de l’UFCV : permettre à chacun de participer à la vie collective, quels que soient ses besoins ou ses particularités.
Et lorsque ces conditions sont réunies, l’émancipation cesse d’être un principe : elle devient une expérience vécue.
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Participer pour s’émanciper
Lorsque les conditions d’accès et de participation sont réunies, l’émancipation cesse d’être une idée abstraite. Elle prend forme dans des expériences concrètes où chacun peut prendre part à des projets, assumer des responsabilités et agir au sein d’un collectif.
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Le parcours de Martin en est une illustration. Ce jeune avait candidaté à une mission de « Service Civique Solidarité Seniors (SC2S) » au sein d’un EHPAD mais l’établissement avait exprimé des réserves : son handicap leur semblait trop complexe à accompagner.
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Pour dépasser ces hésitations, le dispositif Handiciviq de l’UFCV en Hauts de France a proposé une solution intermédiaire à la direction de l’EHPAD : permettre à Martin de réaliser une semaine de stage bénévole afin que l’équipe puisse se rendre compte, en situation, que la mission restait tout à fait réalisable avec quelques aménagements. Cette période d’essai a changé la donne. Au fil des jours, les échanges avec les résidents et la participation aux activités ont permis de lever les inquiétudes. À l’issue de cette semaine, l’EHPAD a finalement accepté de l’accueillir pour une mission de Service Civique de huit mois. La mission s’est révélée particulièrement positive : Martin a trouvé sa place dans l’équipe et dans les activités menées auprès des résidents. Cet engagement a ouvert de nouvelles perspectives. À l’issue de sa mission, il a poursuivi un BPJEPS en alternance, au sein du même EHPAD, pour devenir animateur, avant d’être finalement embauché (découvrez en vidéo le témoignage de Martin).
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En intervenant auprès de personnes âgées en EHPAD, le parcours de Martin renverse le regard que la société porte encore trop souvent sur les personnes en situation de handicap, fréquemment perçues comme ayant besoin d’accompagnement. Il montre qu’elles sont capables d’apporter, de transmettre et de s’engager auprès d’autres publics, passant ainsi du statut d’aidé à celui d’acteur, voire d’aidant.
Dans ces trajectoires, les associations jouent souvent un rôle décisif. En facilitant la rencontre entre les personnes et les structures, en accompagnant les étapes et en sécurisant les parcours, elles permettent à ces expériences de devenir possibles. Par son ancrage territorial et son approche d’Education populaire, l’UFCV contribue ainsi à créer les conditions pour que ces dynamiques d’émancipation puissent émerger. Ces parcours montrent que l’émancipation n’est pas un concept, mais un processus concret, collectif et transformateur.
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L’émancipation n’est pas un supplément d’âme que l’on ajouterait aux politiques d’inclusion : elle doit en être un principe central, pensé dès leur conception. Elle touche à une question plus fondamentale : celle de la place de chacun dans la société et de la capacité de tous à agir, choisir et participer à la vie collective. Favoriser l’émancipation des personnes en situation de handicap suppose donc de transformer les regards, de déplacer les normes qui définissent encore trop souvent qui peut décider et qui doit être accompagné, et de créer des environnements réellement accessibles.
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Favoriser l’émancipation des personnes en situation de handicap, c’est avant tout reconnaître que le pouvoir d’agir n’est pas une faveur, mais un droit.