
Si la précarité renvoie souvent à une situation identifiable : un manque de ressources matérielles et sociales, une instabilité durable, une difficulté à faire face aux besoins essentiels, la précarisation, elle, désigne autre chose : un processus, une trajectoire progressive marquée par l’accumulation de fragilités. Les personnes qui malheureusement sont concernées peuvent encore travailler, encore s’organiser, encore « tenir », tout en voyant leurs équilibres se fissurer peu à peu.
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Aujourd’hui, ce glissement touche de plus en plus de personnes et cette dynamique ne renvoie pas à des publics types, mais à des situations de vie types. Elle s’ancre dans des réalités sociales, relationnelles et psychologiques autant qu’économiques : isolement, perte de confiance, renoncement aux droits, sentiment d’inutilité ou d’illégitimité. Parce qu’elle se construit dans l’ordinaire des vies, la précarisation peut concerner chacun, à différents moments. Comprendre comment elle s’installe est une première étape pour mieux repérer les signaux faibles et agir avant que la rupture ne s’opère.
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La précarisation : un glissement invisible.
Comme l’explique la sociologue Catherine Delcroix, spécialiste de la pauvreté et des inégalités sociales, la précarisation ne peut être pensée indépendamment de la précarité : « Les deux sont liées, l’une précédant l’autre ». Mais là où la précarité renvoie souvent à une situation installée, la précarisation désigne avant tout un mouvement, il s’agit d’un processus lié à des déséquilibres multiples et qui ne sont pas uniquement économiques. Par ailleurs, elle souligne que « trop souvent, on a tendance à considérer des situations compliquées comme figées alors qu’en réalité elles évoluent. C’est pourquoi il faut parler de personnes en situation de précarisation, pour éviter d’essentialiser les publics concernés ».
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Ainsi, la précarisation s’enclenche lorsque des équilibres se rompent ou se fragilisent. Les trajectoires de vie ne sont pas linéaires : maladie, injustice, décès, séparation ou perte d’emploi peuvent constituer des moments de bascule. Ces mécanismes d’entrée dans la précarisation sont toujours singuliers. Lorsque les ressources viennent à manquer, le risque de glissement s’accentue. À l’inverse, l’existence de filets de protection et de politiques sociales capables de donner des moyens d’agir peut profondément modifier les trajectoires. Encore faut-il que ces dispositifs puissent être activés et pour Catherine Delcroix, l’établissement d’une relation de confiance est alors déterminant car elle permet aux personnes de se mobiliser et de trouver des « tuteurs de résilience » qui font la différence.
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Sur le terrain, les signaux de précarisation sont concrets. Nathalie Rompillon, Coordinatrice Insertion Professionnelle à l’UFCV en Pays de la Loire, décrit une instabilité globale marquée par un fort sentiment d’insécurité. « La peur du lendemain revient très souvent », observe-t-elle. Les difficultés financières constituent fréquemment le premier signal avec une vigilance accrue sur les dépenses, ainsi qu’une anxiété diffuse, des troubles du sommeil, un mal-être. À ces fragilités économiques et de santé mentale peuvent encore s’ajouter d’autres obstacles du quotidien, comme l’accès aux soins et c’est ainsi que peu à peu, ces difficultés se renforcent mutuellement, entravent les démarches, compliquent l’accès à l’emploi ou aux droits et enferment les personnes dans un cercle vicieux.
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Ces constats font écho à l’étude récente de l’Insee « Privation matérielle et sociale en 2024 », qui montrent qu’une personne sur huit en France est aujourd’hui en situation de privation matérielle et sociale, révélant l’ampleur de ces fragilités ordinaires.
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Il serait pourtant réducteur de penser que la précarisation est toujours progressive. Des ruptures brutales existent et peuvent faire basculer très vite. Mais même dans ces situations, les effets s’inscrivent souvent dans la durée. Penser la précarisation comme un processus permet ainsi de mieux saisir ces trajectoires fragiles et d’identifier les moments où l’intervention reste possible, avant que la rupture ne s’installe durablement.
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Agir avant la rupture : des leviers concrets pour lutter contre la précarisation.
Même si la précarisation se construit dans le temps, elle peut être enrayée, mais à condition d’agir suffisamment tôt et sur plusieurs leviers à la fois.
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Ainsi, sécuriser les parcours de vie est souvent la première étape de l’enrayement. Pour Nathalie Rompillon, tout commence par l’accueil et l’écoute : « La relation de confiance que l’on crée est fondamentale », explique-t-elle. Elle permet d’identifier, au-delà de l’emploi, les freins qui pèsent sur les trajectoires : difficultés financières, logement instable, problèmes de santé ou contraintes du quotidien. L’insertion professionnelle constitue alors un levier structurant : retrouver une activité, c’est sécuriser des ressources, mais aussi recréer des liens sociaux et renforcer l’estime de soi.
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Mais se projeter professionnellement suppose aussi de pouvoir articuler vie personnelle et vie professionnelle et pour de nombreux parents, a fortiori pour les familles monoparentales, l’absence de solution de garde peut fragiliser un parcours. C’est pourquoi avec les crèches à vocation d’insertion professionnelle (AVIP), l’UFCV agit sur ce frein majeur en proposant un accueil adapté aux parents engagés dans une démarche d’insertion. Découvrez ici le dispositif des crèches AVIP.
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Restaurer l’autonomie et la confiance constitue un autre levier essentiel dans la lutte contre la précarisation et la fracture numérique en est une illustration concrète. Pour Clément Tissier, Responsable d’activité Animation territoriale à l’UFCV en Occitanie, derrière la fracture numérique il existe avant tout « une perte de confiance : peur de mal faire, de poser une question, de ne pas être à la hauteur ». Ainsi, les ateliers numériques de l’UFCV, deviennent un prétexte pour « recréer du lien social, rompre l’isolement et redonner progressivement confiance ». Ces ateliers accueillent des personnes de plus de 60 ans, sans activité et aux parcours variés, qui apprivoisent à leur rythme les outils numériques, à commencer par les applis de leur smartphone, dans un cadre bienveillant (voir le reportage vidéo de l’UFCV sur les ateliers numériques à Toulouse.) et qui pour beaucoup, représentent un premier pas hors de l’isolement.
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Enfin, le dernier levier tout aussi déterminant : lever les freins invisibles à l’insertion. La mobilité, par exemple, conditionne l’accès à l’emploi, aux soins ou aux démarches du quotidien. Sans moyen de transport, difficile de se rendre à un entretien d’embauche, à un rendez-vous administratif ou même à l’épicerie et notamment lorsque l’on vit en zone rurale. Avec le garage solidaire nantais Mécanord, l’UFCV agit concrètement sur ce besoin fondamental. Destiné aux personnes disposant de faibles ressources, ce garage pédagogique et solidaire permet de maintenir un véhicule en état à moindre coût. Accompagnés par des professionnels, les usagers participent eux-mêmes aux réparations et peuvent retrouver un sentiment de maîtrise et d’autonomie.
En savoir plus sur Mécanord.
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Sur le terrain, ces leviers lorsqu’ils sont activés, donnent lieu à des réussites collectives : en zone rurale, l’accès à la mobilité a permis à une auxiliaire de vie accompagnée par l’UFCV d’élargir sa zone géographique de travail et ainsi d’augmenter son temps de travail. Dans un autre contexte, une participante à des ateliers numériques a retrouvé, au fil des séances, du lien social et de la confiance, malgré des deuils, des soucis de santé et une forte solitude. Deux parcours différents, mais un même effet : la possibilité de sortir de l’isolement et de retrouver des marges de manœuvre.
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Prévenir la précarisation : le lien social comme clé de voûte
Prévenir la précarisation suppose donc d’agir en amont, avant que les fragilités ne s’installent durablement. Mais cette prévention ne repose pas uniquement sur des dispositifs ou des réponses techniques. Elle est d’abord conditionnée par l’existence d’un lien social et de confiance suffisamment solide pour permettre aux personnes de ne pas rester seules face aux difficultés. Sans relation de confiance, les aides existent, mais restent souvent inaccessibles ou inactivées.
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Pour la sociologue Catherine Delcroix, la prévention passe par la capacité à créer des filets de protection fondés à la fois sur des « ressources objectives » (économiques, institutionnelles, la possibilité de s’appuyer sur d’autres) et sur des « ressources subjectives » (le niveau de morale, la confiance en soi, la capacité à transmettre). C’est notamment cet écosystème formel et informel qui permet d’éviter les glissements et d’enrayer les dynamiques de précarisation. « C’est pour ça que l’accompagnement est crucial, il permet de créer ce maillage » ajoute-t-elle.
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Aujourd’hui, l’UFCV, comme d'autres associations, a à cœur de jouer un rôle central dans ces situations de précarisation. Par sa proximité et sa connaissance fine des territoires, elle crée les conditions du lien, de l’écoute et de l’accompagnement. À travers la diversité de ses actions : insertion professionnelle, soutien à la parentalité, mobilité, ateliers collectifs, elle contribue à recréer ce lien social indispensable. Une approche globale qui rappelle que lutter contre la précarisation, c’est avant tout permettre aux personnes de rester reliées et donc en capacité d’agir sur leur parcours avant de glisser vers des situations de précarité plus durables.
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Il suffit parfois de peu pour tenir bon ou pour vaciller. Ce n’est pas tant l’événement qui fait basculer, que l’absence de relais et de lien social pour y faire face. Alors, comprendre la précarisation, c’est reconnaître ces glissements qui naissent dans l’ordinaire, souvent loin des radars et c’est aussi redonner toute sa valeur au lien, ce socle fragile mais indispensable qui permet de tenir, de demander de l’aide, de rebondir. Comprendre la précarisation, c’est enfin se donner les moyens d’agir plus tôt, collectivement.